Corps & Sport : Retrouver le sens

Chez certaines femmes autour de moi, la relation au corps est complexe et semble paradoxale. Le corps occupe une place centrale autant qu’il est complètement nié.

Il occupe une place centrale dans le sens où il est devenu l’instrument obsessionnel d’un mental exigeant. Il lui est porté une attention particulière et quotidienne afin qu’il corresponde à ce que la tête - les pensées, les jugements, les injonctions, les croyances - ordonne. Comme si on avait peur que le corps se barre en courant si on relâchait un peu la vis du contrôle (ce qu’il ferait probablement s’il pouvait … ;) ). Et dans ce contexte, le sport devient alors le bourreau d’un corps qui se plie, qui s’exécute, qui se modèle constamment sans jamais satisfaire la “tête”.
L’activité sportive s’engage parfois alors dans une relation amoureuse de co-dépendance avec la nourriture. C’est comme si le sport et l’alimentation s’asseyaient de part et d’autre d’une balançoire à bascule. Lorsque la quantité de nourriture monte et l’activité physique est en bas, le sport remonte à son tour pour compenser ce que le corps a ingurgité. Et une fois que le sport est au plus haut, la faim d’avaler revient et peut alors à son tour remonter, dans une bascule incessante. Parfois la balançoire ne marche plus et le sport reste constamment bloqué en haut avec l’alimentation au point zéro. Le sport devient alors presque addictif, se faisant passer pour une thérapie là où il n’y a que compensation effrénée.

Étrangement, dans ces cas-là, le corps n’est plus réellement un corps comme une unité, mais un ensemble de fragments de corps. Il y a  les “bras”, les “jambes”, les “fessiers”, les “abdos”. Alors on travaille quoi aujourd’hui ? On allonge, on raffermit, on “push-up” des parties du corps par ci, par là, comme des petites touches de peinture. Et on oublie des zones au passage...Le bassin par exemple. Et on oublie les sensations premières d’un endroit, caché sous des exercices musculaires. Le ventre par exemple. Dans ces cas-là, le corps est omniprésent ...dans la tête, et le corps est profondément nié dans ses sensations et ses besoins. Et le réveil, lorsqu’il survient, si il survient, est souvent douloureux. 

Le corps devient une carte hyper-normée et fragmentée de cases à cocher. Et lorsque l’on ne coche pas toutes les cases, l’extérieur nous le fait vite savoir. Des petites remarques des proches aux coaching et publicités pour les femmes : “Bon ta poitrine c’est ok, tu coches la case. Par contre le ventre il est un peu plus mou que demandé, tu ne coches pas, faudra bosser ça. Les fesses c’est pas mal mais tu coches pas encore, faudrait les remonter un peu “clin d’oeil””. Sans compter le fait que, finalement, on le sait bien, c’est toujours insuffisant. “Avant t’étais un peu trop ronde mais maintenant tu commences à devenir un peu trop maigre”. C’est généralement le moment où,selon votre caractère, vous envoyez l’autre arroser ses propres plants de tomates, ou que vous souriez en vous justifiant ou en changeant de conversation. Bref, nous sommes de plus en plus conscientes de cette dictature des corps, on la dénonce, les publicités s’ajustent, varient les corps à voir et les messages d’empowerment, les marques de vêtement se lancent dans le naturel, le confortable et l’inclusif etc. Je pense que c’est très bien et que ça doit continuer. Cependant, les idées et convictions à un niveau individuel ne sont parfois pas réellement “intégrées” corporellement. On le pense, on le dit, on le défend, et l’on continue à “penser” son corps, avec ses yeux et avec ses mots... ou avec ceux des autres. 

Pour moi, la danse - particulièrement lorsqu’elle n’est pas codifiée - le mouvement - lorsqu’il est profondément authentique - est une des portes qui nous amène à ressentir le corps plus qu’à le penser, à l’unifier là où on a tendance à le fragmenter en “CAF” (cf. Cuisses Abdos Fessiers), à porter un autre regard sur lui. Non pas à partir des yeux, mais des sensations qui s’éveillent à l’intérieur. A trouver sa propre grâce, sensualité, dignité, audace, fougue, légèreté, sauvagerie, résilience, là où notre juge intérieur et les remarques extérieures nous assènent du “moche, maladroit, mou, lourd, raide” et de je ne sais quoi encore. 

Loin d’une tribune contre le fitness ou le sport (dont j’ai beaucoup d’éléments à célébrer), une invitation surtout à se questionner sur le sens de nos pratiques corporelles. Sur la manière dont nous engageons notre corps dans une activité. Avec la tête ou avec tout notre corps. Sur le “pourquoi” nous le faisons, le “comment” notre corps y réagit et le “de quelle manière” nous construisons notre image et notre perception de nous-même à travers ces heures que l’on consacre au corps. Quel type de relation amoureuse j’entretiens avec ma pratique corporelle ? Amant.e inconstant.e, relation co-dépendante, sado/masochiste, ou mutuellement nourrissante, soutenante, rééquilibrante …? :)